mardi 29 mai 2007

recette

'on fait la sauce pour les canelés ?'

Par cette question, mes fils prennent possession de la cuisine.

Pour eux, ce n'est pas un simple jeu, une occupation de fête comme une autre, ils renouent avec l'acte sacré de la création -

le visage sérieux, le geste mesuré, ils pèsent, coupent, soupèsent, mélangent, pétrissent, goûtent - toute leur attitude est emprunte de gravité - la recette est suivie à la lettre, la pâte bientôt repose.

Ce n'est pas un dessert qu'ils confectionnent pour satisfaire leur seule gourmandise.
Ils participent avec une grande conscience de leur geste à une cérémonie d'amour -
juste respect de soi par le soin apporté à la préparation, attention à l'autre par le partage des gâteaux.

J'admire mes fils, prêts à ce partage mystérieux de la paternité

vendredi 25 mai 2007

anonyme

Il parle vite, comme s'il avait peur que je ne le quitte soudain, au milieu d'une phrase - qu'il n'aie pas le temps d'exprimer sa pensée

"je bois... on ne peut pas dire que je ne bois pas.
le matin, à la sortie du foyer, je prends un coup.

hé oui ! c'est pas bien, mais c'est pour me donner du courage.
Du courage, oui !
Il en faut du courage pour mendier, pour tendre la main !
C'est pas naturel, ça - ça fait mal !"

jeudi 24 mai 2007

exil

Le Christ des Evangiles se livre peu.
D’autant plus précieuse cette confidence rapportée par Luc (IX,58) : « le Fils de l’Homme, lui, n’a pas où poser sa tête ».

Au creux de cette phrase, ressurgit l’élément fondateur de la ‘haute enfance’ du Christ : l’exil.

Et l‘exil, c’est cela -
‘lève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis…
Joseph se leva, prit avec lui l’enfant et sa mère, de nuit …’ (Mt, II,13-14)
De nuit – réveiller Marie, ne pas la brusquer, elle qui allaite.
Qu’emporter, le temps presse. Bâter l’âne, arrimer les couffins, quelques provisions, du petit bois pour le feu, une lampe, de l’huile, des linges pour le bébé, des manteaux… A tâtons – vite – ne pas se charger, ne rien oublier d’essentiel. L’argent – les pièces, précieuses, glissées dans les langes pour tromper les voleurs.
Faire sortir l’âne, à une heure inhabituelle, le faire obéir, ‘Douceur et Force’, sans bruit. Vite.
Prendre la route - traverser le village sans éveiller les chiens. Les sabots de l’âne sur les pierres font écho aux battements de cœur de Joseph et Marie. Le nourrisson, secoué par les pas rapides de sa mère, geint. Tout en marchant, Marie ouvre sa tunique, met le bébé au sein. Qu’il ne crie pas ! Qu’il se rendorme !
A la sortie du village, Marie se hisse sur l’âne, cale l’enfant sous son manteau, active, vigilante dans l’urgence. Joseph marche du pas du marcheur, avalant les distances. Tous deux, penchés en avant, scrutent les ténèbres pour s’assurer qu’ils ne s’écartent pas de la bande claire formée par la route empierrée.
Joseph calcule, réfléchit à l’itinéraire, aux dangers, aux points d’eau et repos de la nuit. Le nombre de jours de marche, les patrouilles romaines, faut-il rejoindre une caravane, payer sa protection ou essayer de passer inaperçus sur cette route fréquentée ? Et la fatigue de Marie, son lait, vital pour Jésus.
Peu à peu, le son des sabots frappant le rythme régulier de la marche apaise l’inquiétude et Joseph mêle sa voix à ce claquement qui règle la fuite.
‘ Dieu - tu es mon Dieu – je te cherche…’
‘ Reste avec moi – Seigneur – dans mon épreuve’
‘ Seigneur – mon rempart – et ma force’
Marie répond – ils sont unis sur la route, dans l’épreuve.
Au petit matin – prier – rendre gloire à Dieu pour sa protection . Joseph prend son fils dans ses bras, chante ‘ Schema Yisraël ! ‘ – ‘ Ecoute Israël !
Tu aimeras le Seigneur… Ces commandements… Tu les rediras à tes fils, tu les répéteras sans cesse, à la maison ou en voyage, debout ou couché !’
Que de voyages, ces derniers mois ! Mais celui-ci est différent, hâté par un ange, forcé, inquiétant.
Trouvera-t-on du pain, qui leur ouvrira la porte le soir pour l’étape, les dénoncera-t-on à l’occupant ?
‘Tu es mon Berger, je ne manque de rien’
Marie est lasse, l’enfant est sale, l’âne fatigué, les pieds de Joseph sont entaillés par les cailloux pointus. Et pourtant, il faut avancer. Le danger est derrière, inconnu, vital. Les assassins sont rapides, habiles.
Combien de jours, le chemin de l’Egypte ? Combien de jours à marcher ?Combien de nuits à veiller, protéger, réchauffer ?
‘Au long des veilles, je médite sur Toi…’
Et arrivés, que fera-t-on ? Y aura-t-il du travail, une maison pour accueillir les réfugiés ?
Juifs en Egypte, pourra-t-on respecter la Loi ? Etrangers, pourra-t-on suivre nos traditions, sera-t-on acceptés ?
‘Qu’as-tu mon âme, à défaillir… ?’
‘Ta Droite me soutient…’
Sourire à la jeune mère qui marche à côté du couffin où dort le nourrisson, calé sur les manteaux, au rythme tressautant du pas de l’âne - régler son pas … Marcher… Fuir…

Quel que soit le nombre de pas, de tours de roue ou d’hélice de bateau, l’exil ne s’oublie pas .
Qu’il soit vécu depuis les bras d’une mère ou dans les soucis de l’âge adulte, il s’imprime dans la chair, il survit au retour, il fait de l’exilé un éternel Marcheur, un Chercheur, un Veilleur. Il tisse la familiarité avec la souffrance, en même temps qu’un sentiment d’étrangeté au monde. Il ferme au confort et ouvre à la compassion.
Il nous rend semblables au Fils de l’Homme qui ‘n’a pas où poser sa tête’.

Et au moment même où vous lisez ces mots, quelque part dans le monde où nous vivons, ces mots retentissent au coeur d’un père : ‘prends la mère et l’enfant et fuis…’

L’exil n’a pas de fin.